| « La ballade de Lili Lockwood |
Fou
Je le sens, il est si proche. J'en souris presque, et pourtant, mes yeux hagards le cherchent autour de moi, dès que la musique commence. Il se répand dans mes veines, mes narines dilatées aspirent l'air ambiant, comme pour attiser le feu qui s'empare de moi. A cet état, il n'y a que deux issues. Le plus souvent, je me perds dans les limbes du monde de mon imagination, laissant apparaître ces ailes blanches que ceux qui me regardent ne peuvent voir. Je deviens alors cet autre, celui qui vibre à la moindre de mes visions, celui qui danse dans ma tête. Je deviens fou, j'essaie péniblement de réprimer les gestes qui trahiraient cette absence de raison, ils ne comprendraient pas. Peut-être, elle comprendrait. Celle que je pourrais alors embrasser et emmener danser, celle qui n'aurait pas peur d'affronter ce qui fait trembler mes mains, cette folie noire qui me jette violemment hors de la réalité. Alors, mon imagination serait libérée, je n'aurais plus à réprimer ce cri qui me rend sourd, celui qui hurle dans ma tête, cette voix qui me hurle de danser, de ne pas m'arrêter, de ne plus regarder les autres, de brûler vif. Je pourrais alors danser enfin, danser et vivre, danser et mourir mes veines en feu. Laissez-moi vivre, vous ne comprenez pas, je ne suis plus là, vous ne pouvez rien pour moi. Je ne marche pas, je vole, vous ne pouvez pas comprendre. Je suis le dragon, le guerrier, le créateur, le destructeur. Je suis le vent, le feu. Un jour, je danserai et vous ne pourrez pas m'arrêter, je serai le temps, seul, brûlé par cette musique qui enflamme mes veines. Je sens mon coeur battre la chamade, mon corps à peine supporte l'extase qui en a pris possession. Quelque part, quelque chose se répand à toute vitesse dans mon sang et le fait bouillir. Pourquoi ne suis-je qu'un homme, pourquoi me promettre tant de puissance, me faire goûter à ce nectar divin et m'en dénier les pouvoirs. On dit que le mot bouge les montagnes, et moi je suis esclave de la musique, mais esclave consentant, car qui a eu maîtresse plus douce. Depuis la nuit des temps, ceux qui l’ont servi ont été « fous » aux yeux de ceux qui ne pouvaient pas comprendre. Je veux rester fou, je veux vivre de ma folie, je veux être fou, fou d’elle, je veux qu’elle danse pour moi, je veux danser avec elle, sentir son parfum sulfureux embraser celui qui court dans mon corps, je veux l’aimer, l’effleurer, la soulever, l’embrasser. Alors, je serai l’affranchi, l’homme libre, celui qui a choisi de quitter le paradis égoïste pour marcher sur la terre. Musique, mon amour, je te retrouverai, mais je serai libre et nous danserons ensemble jusqu’à mes cendres.